Une française appelée Egalité

Intervenant: me

samedi 11 février 2006 [19:12:40]

de Ana Magnabosco (Uruguay)
Traduit de l'espagnol par Elli Medeiros

(On entend des accords de la symphonie « Campo » de Eduardo Fabini. La scène s'éclaire peu à peu. Sous une lumière qui tombe du plafond apparaît Egalité, vieille femme en chemise de nuit blanche.)

Derrière le cercle de pénombre que projette le spot, surgissent les silhouettes des quatre indiens charruas, dans les positions dans lesquelles ils furent dessinés en 1833 pour l'affiche qui servait à annoncer leur exposition à Paris.

Egalité
Je m'appelle Egalité, je suis née à Lyon. Je mourrai de vieillesse cet après – midi, quand, en foulant le seuil de la mort, il me fut révélée l'origine.
Je suis très fatiguée... Je suis revenue de la lumière pour raconter. Je suis en chemin vers la terre des morts, eux ils arrivent de là – bas. Nous sommes ici pour dévoiler une infamie dont on ne parle plus. Pour que vous sachiez la vérité. Pour reposer en paix. Je suis très fatiguée... Je vous demande seulement de bien vouloir écouter.

(Précédé par une stridente marche de cirque qui fait taire la musique précédente. Entre François de Curel, habillé à la mode de 1800.)

De Curel
Entrez, Mesdames et Messieurs ! Pour seulement 5 francs, vous verrez les quatre sauvages ramenés d'Amérique.
Cinq francs ! Mesdames et Messieurs, 5 francs ! Distingué public ici présent ! Les vrais représentants de la troisième race ! Voyez la race cuivrée ! Quelque chose d'exotique ! Du jamais vu ! Entrez ! Entrez !

Egalité
On est le 13 juin 1833. On inaugure l'« Exposition » dans une maison louée au numéro 19 de l'allée d'Antin dans les Champs Elysées, aujourd'hui inexistante à cause de l'Etoile.

De Curel
Entrez et voyez ! Les indiens charruas seront visibles tous les jours, sauf le samedi, de 3 à 6 heures de l'après – midi.

Egalité
François de Curel, capitaine de l'Etat Major français, attaché au Ministère de la Guerre, alors directeur du Collège Oriental de Montevideo, où il embarqua en emmenant avec lui les quatre charruas en tant que « bagages ».

De Curel
Le Président de la République Orientale de l'Uruguay m'a autorisé à emmener en Europe ces quatre là, choisis parmi ceux qui offraient le plus d'intérêt par leurs caractéristiques physiologiques. Le premier est un terrible cacique, le deuxième est un sorcier qui a la prétendue science de la magie médicinale, une vraie connaissance des plantes médicinales capables de faire cicatriser les blessures. Le troisième est un jeune et féroce guerrier, renommé pour sa dextérité dans l'art de dresser les chevaux sauvages, la quatrième est une femme, compagne du jeune guerrier.

Egalité
La femme n'est pas la compagne du jeune Tacuabé, mais celle de Vaimaca Pirù, le cacique.
Le Faicon, le navire qui les emmène en Europe, arrive à Saint Malo le 7 mai 1833. De là, on les transporte au Havre et ensuite à Paris. Pendant la pénible traversée, Sénaqué le sorcier, a administré à Guyunusa les quelques herbes qu'il a précieusement conservées. Il sait que c'est un voyage sans retour, c'est pourquoi il préserve le ventre de Guyunusa, le dernier espoir.

De Curel
5 francs, Mesdames et Messieurs, 5 francs pour voir les sauvages d'Amérique ! Cette exposition a déjà été visitée par, entre autres célébrités, Georges Sand, Frédéric Chopin et Heinrich Heine.

Heine
Puisque vous osez m'inclure dans votre publicité...

De Curel
Excusez moi, M. Heine.

Heine
Veuillez préciser que l'opinion publique n'approuve pas le traitement que vous infligez à ces indigènes.
Dites aussi que j'ai publié un article dans lequel je critique sévèrement cette exhibition. Et que des personnalités telles que Saint Hilaire, Larrey et Cherubini, se sont aussi mobilisées pour que ces êtres soient rapatriés.

(Avec un bruit sec, Sénaqué tombe à terre. De Curel le traine péniblement jusqu'à le faire sortir de la scène. Ensuite il revient et il noue une grosse corde au cou de Vaimaca Pirù.)

Egalité
Sénaqué, fidèle ami de Vaimaca Pirù, fut transporté à la Maison Royale de Santé, où il est resté les quatre jours de son agonie. Il s'est couché face au mur, totalement silencieux. N'apparaissait sur son visage, quand il était dérangé par les visiteurs curieux, que son absolue autorité. Il a tout juste vécu 80 jours en France. Les médecins l'ont déclaré « mort par consomption », c'est à dire amaigrissement excessif, épuisement.

De Curel
Pour seulement 2 francs l'entrée, Mesdames et Messieurs ! 2 francs ! Voyez de vos propres yeux les sauvages charruas ! Pour seulement 2 francs...
Soyez le bienvenu Docteur Doumothier !

Doumothier
Le Musée d'Histoire Naturelle de Paris a obtenu les organes sexuels du défunt, ainsi qu'un grand morceau de la peau du dos. On a ordonné un moulage de l'indigène mort. Nous savons que ces arborigènes aux coutumes nomades ne se soumettent pas, ni ne peuvent se plier à aucune discipline. On étudie le poids de son cerveau par rapport à celui d'un célèbre assassin.

Egalité
La France, capitale culturelle mondiale, est avide de connaissances. Ici convergent tous les savants et on teste les théories les plus osées. Quand De Curel comprit qu'il ne tirerait plus bénéfice de son cirque, il a voulu rentabiliser son affaire en offrant les indigènes pour des expériences scientifiques.

De Curel
(Il pousse Vaimaca Pirù vers le public avec de légers coups. Le cacique, complètement abattu, avance à peine.)

Egalité
Guyunusa dut supporter qu'on lui rasât la tête pour que l'on puisse effectuer un moulage en plâtre de son visage. On lui mit deux petits tubes pour qu'elle puisse respirer. Elle n'arrive pas à comprendre le but de la manoeuvre. Dans le moulage sont restés imprimés la terreur, et surtout, le tracé de ses larmes.

De Curel
(Il reste sur scène dirigeant la longue corde qui permet à Vaimaca Pirù de se déplacer lentement au milieu du public. Le cacique avance avec une grande diginité, le front haut sans regarder qui que ce soit. Il respire avec un son gutural.)

Heine
(Il monte sur une caisse et déclame, pendant que Vaimaca avance parmi le public.)
Ici, dans la célèbre capitale française, dans ce pondéré centre de culture et de civilisation, il a nourri la curiosité d'un peuple chez qui tout est prétexte à fête. Mené de salon en salon, de café en café, de place en place, jouet des jeunes, transformé en épouvantail pour les femmes et les enfants, provoquant le rire de la plèbe et sujet aux attouchements et à l'examen d'une ruée de demi – savants, il se consumait lentement, de se voir dans une telle humiliation et offert à un si indigne traitement. Son âme altière et superbe ne pouvait supporter une vie pleine d'une telle bassesse et servilité. Il se trouvait rongé par une peine qui, peu à peu, le menait vers sa fin. Ses tirans, pendant ce temps, ne cessaient d'exercer sur lui leur inhumaine industrie. L'amertume et la sinistre mélancolie qui teignaient d'ombres son visage, étaient attribuées à la stupidité et à l'indifférence par les voyeurs qui en permanence l'entouraient.
(Vaimaca tombe mort parmi le public. Pendant que Heine continue son discours, De Curel tire sur la corde, le trainant jusqu'à le faire sortir de la vue de tous. Heine court vers lui et, en ôtant sa redingote, la place sous le corps et aide à le trainer en criant.)
Ah ! S'ils avaient pu voir derrière cette apparente impassibilité l'horrible agitation qui déchirait l'intérieur de l'homme ! S'ils avaient pu voir le désespoir qui rongeait ses viscères ! Comme ils l'auraient trouvé digne de pitié ! Comme ils auraient regretté de l'avoir fatigué si inconsidérément ! Cet homme ! Il a demandé de façon répétée une entrevue avec le Roi et ne reçut comme réponse que des éclats de rire et des moqueries.

Egalité
Louis Philippe était l'unique autorité que Vaimaca Pirù, en tant que cacique d'une nation, reconnaissait. Quand on lui demanda ce qu'il ferait s'il se trouvait face au Roi, il dit qu'il lui demanderait un bateau et quarante hommes pour rentrer et venger l'honneur de sa tribu détruite.

(Tacuabé arrache des sons tristes de son arc – violon en manière d'adieu funèbre. Guyunusa se contracte par terre.)

Doumothier
C'est curieux : la mort de ces sauvages n'est pas la fin. Ils croient que le mort continue à sentir, à aimer les siens et sa terre natale, à voyager toujours vers eux.

De Curel
C'est vrai ! Quand j'ai communiqué au cacique Vaimaca Pirù la mort du sorcier Sénaqué, celui ci me répondit : « Il est retourné au pays. Il reviendra encore ».

Doumothier
Et pourtant, cette spiritualité ne coïncide pas avec le fait qu'ils se coupent une phalange à chaque deuil.

Egalité
Une semaine après la mort de son compagnon Vaimaca Pirù, Guyunusa sent les douleurs de l'accouchement. Elle cherche une corde qu'elle noue en huit à la poignée d'une porte et demande à être seule. Elle est avidement observée par un public curieux. Les scientifiques soutiennent que les sauvages manquent de pudeur.

De Curel
L'indienne rallongea la corde suffisamment pour qu'en tirant dessus elle se retrouve presque à genoux. L'indien se plaça derrière elle, de façon à pouvoir asseoir la sauvage sur ses genoux. Quand les douleurs étaient fortes, il restait tranquille, mais quand elles diminuaient, il la soulevait avec ses genoux et la jetait en l'air. Il la lançait pour produire une secousse, comme on le ferait pour éventer le grain dans un sac.

Doumothier
Le 20 septembre 1833 dans l'après midi. Première position de la tête, engagée. Elle est accrochée à une corde, fixée à hauteur de sa poitrine. Au sol, une peau de bête pliée en quatre sert à se reposer après chaque contraction. Quand la douleur revient, l'indien la serre dans ses bras et appuie fortement ses mains sur le vente, comme pour obliger le foetus à descendre de son propre poids.
Le femme ne se plaint pas. Elle a obstinément refusé de s'allonger, voulant accoucher selon la coutume de son pays. L'accouchement dura trois heures. Au moment du passage, une fois que la tête était sortie, l'enfant cria. Le cri de l'enfant n'est pas différent du cri de nos enfants et son ombilic est aussi situé deux pouces au – dessus du pubis.

De Curel
Elle ne s'est pas couverte. Elle gisait, enroulée sur les peaux. Il coupa le cordon avec un couteau et lava l'enfant avec de l'eau qu'il avait préalablement tiédie. Elle ne voulait pas se laver devant les assistants et ne laissa personne la toucher. Elle resta deux heures dans cette position, mais quand elle comprit que personne ne partirait, elle accepta de prendre le sceau d'eau que le sauvage lui tendait et elle se rinça.

Doumothier
La petite fille est née à terme. Sa tête est plutôt petite et elle a des cheveux noirs de jais. Sa peau est de couleur de la terre de Sienne comme celle de sa mère. La femme est très abattue et n'a pas la force de l'allaiter. Le sauvage l'aide, imprégnant une poupée de chiffon avec le lait, puis la plaçant dans la bouche du nouveau né. Il a très soigneusement lavé les rares vêtements et ensuite il s'est couché à côté d'elles. La nuit, on les a vus tous les deux, contempler la petite fille à la lueur d'une bougie, en silence. Les sauvages sont très mystérieux.

Egalité
Tendresse naturelle en contemplant le nouveau né.

Doumothier
Une fois obtenus les examens à caractère antropologique, nous sommes passés à l'étude de l'émotionnel, en les soumettant à divers états psychologiques. Les sauvages ont été emmenés voir une revue, ils ont assisté à des fêtes et vu des feux d'artifice. Elle a eu peur, mais l'indien les regarda avec grand plaisir.

De Curel
L'imitation est une faculté très active chez lui et on l'a entendu imiter les voix des personnes qui viennent le visiter, se moquant d'elles, allant même jusqu'à singer une dame qui prenait son monocle pour observer.

Doumothier
Les jeux d'adresse et de hasard sont son passe – temps. Il a fait de nombreuses exhibitions avec les « boleadoras ». Il possède un jeu de cartes en cuir, qu'il a lui même peintes et dans lequel le Docteur Rivet découvrit les portraits de visiteurs célèbres dont il s'est moqué.

Egalité
La Science a laissé son absurde étrangeté si proprement documentée que l'on peut conclure avec une seule affirmation : l'imbécilité n'est pas le privilège des idiots.

De Curel
Tous les deux s'adonnent à la musique, et en plus de l'arc – violon, ils jouent des accords à la guitare. Je suis très satisfait de mon apport à la science ! Comme en a témoigné le quotidien Le Temps n° 1329, excepté le sorcier médecin, les autres connaissent suffisamment l'espagnol et le portugais pour pouvoir répondre aux questions de certains visiteurs.

(Il impose une guitare à Guyunusa et elle, en la prenant, s'effondre. Ensuite il obligera les deux à sortir de scène précipitamment.)

Heine
Capitaine de Curel : j'ai entre les mains un document rédigé par le Docteur Flourence, dans lequel il dénonce les mauvais traitements que vous avez infligés à ces individus, et votre responsabilité dans la mort de deux d'entre eux. Vous savez très bien que la loi française ne permet pas de disposer d'un individu sans son consentement préalable. Non obstant, vous avez déclaré de façon infâme, qu'eux mêmes vous ont suivi, ravis de l'obligation de rester à vos côtés pendant deux ans. Vous vous êtes engagé légalement à leur fournir tout ce dont ils auraient besoin et à leur obtenir, ensuite, des moyens de subsistance. (Il remarque qu'ils ont disparu et sort en appelant) Capitaine de Curel... De Curel...

Egalité
De Curel a dit qu'il les emmenait à Strasbourg, où il s'était créé un mouvement populaire mené par des femmes, lequel considérait que les indigènes étaient l'objet d'un emprisonnement injuste et brutal. Dans cette ville, on organisa une collecte afin de rassembler les fonds pour leur payer le billet de retour en Uruguay. Mais De Curel avait donné une fausse piste pour pouvoir effectuer une dernière affaire : ils ne sont jamais allés à Strasbourg, il les vendit à un cirque qui partait vers Lyon. Lyon, c'est la dernière trace officielle : Guyunusa est admise à l'hôpital public et meurt ce même jour.

Doumothier
La Science a réalisé d'exhaustives études d'antropologie physique comparative sur les corps des trois arborigènes décédés : coloration de la peau, nombre de glandes sudorifiques par centimètre carré, type de cheveux, duvet corporel, ... etc.
La peau du sauvage Sénaqué est momifiée et jointe au moulage de sa tête. Il se présente debout, rempli de paille.

Egalité
Encore aujourd'hui on peut le contempler dans les obscures caves du Musée de l'Homme, empoignant une lance, alors que son activité était de soigner. C'est vrai qu'il a un air de tristesse, mais Sénaqué n'est pas là. Il est retourné auprès des siens, aux vertes plaines de son Amérique, à l'air limpide, aux origines.

Doumothier
Le crâne et le squelette du cacique Vaimaca Pirù furent soumis à de minutieuses expérimentations scientifiques. Son scrotum et ses reins sont dans le formol, près de la tête de la Brocca, le guillotiné, et de...

Egalité
Docteur Doumothier, ça suffit.

(Doumothier se glisse dans l'ombre.)

Doumothier
C'est que le crâne des sauvages a le même diamètre proportionnel que celui des criminels.

(Doumothier disparaît totalement dans l'ombre.)

De Curel
On a perdu la trace de l'indien Tacuabé et de l'enfant. Nous avons conclu qu'étant habile avec les chevaux, il aurait peut être trouvé du travail dans une ferme.

Egalité
Capitaine de Durel, ça suffit !

(De Curel se situe dans l'ombre.)

De Curel
Le certificat de décès de la sauvage, délivré par l'Hôpital de Lyon, indiquait « mort due à la phtisie ». Il est peu probable que les deux autres aient survécu à la contagion...

(De Curel disparaît totalement dans l'ombre.)

Egalité
(Reste seule sur la scène : dans le cercle de la lumière.)(Elle fait trois lignes verticales de couleur bleue, le trait central de la naissance du front jusqu'au bout du nez.)

(La lumière baisse lentement, jusqu'au noir, avec le dernier mot de ce discours :)
Aujourd'hui, sur le seuil de la mort, je vais naître à la vérité. Maintenant je sais pourquoi toutes les femmes qui me précèdent se sont appelées Egalité. Et pourquoi moi, née à Lyon, je suis revenue de la lumière pour raconter.
Parmi vous, y – a – t - il quelqu'un qui soit originaire de Lyon ? S'il vous plaît, fermez les yeux et écoutez. Peut être dans votre sang aussi bat ce nom comme un cri charrua.
Merci. Merci beaucoup. Maintenant je peux reposer en paix.


P.S. Les faits et personnes sont authentiques. Egalité est le seul personnage imaginaire. Mais la fille de Vaimaca Pirù et de Guyunusa s'est réellement appelée Egalité.

lien permanent